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1. Premier contact

2 septembre 2016. Je monte dans l’avion d’Air France, pour m'envoler en direction de Téhéran. Enfin ! Ce n’est pas encore l’expatriation, juste une « mission d’étude ». Mais je vais enfin pouvoir passer quelques jours en Iran. Quatre exactement. J’ai hâte d’atterrir, j’ai hâte d’arriver. Je me prépare depuis 4 mois à ce moment, et je crois être prêt pour ce premier contact. Prêt pour en tirer le meilleur parti. Durant l’été j’ai appris quelques rudiments de persan et j’ai pas mal lu sur le pays. Pour moi cette expatriation c’est tout à la fois une fuite salutaire et un voyage initiatique, comme pour remettre les compteurs à zéro après les errements de ma vie. Alors je m’y investis tout entier.

Avant mes lectures instructives de l’été, les 2 seules images qui me venaient à l’esprit en entendant le mot « Iran » c’étaient le visage enturbanné de l’Ayatollah Khomeini ( noter que kh se prononce comme la jota espagnole, comme un r raclé du fond de la gorge) et le sourire du prince Reza Pahlavi (en persan le h n’est pas muet, il est expiré et s’entend nettement : pah- lavi) , fils du shah d’Iran, dont la bouille d’ange et la vie rêvée m’avaient subjugué dans un numéro du journal de pré ado que je lisais dans les années 70.
Au fil des pages j’ai découvert de la Perse le décor et l’envers du décor. La culture multimillénaire qui a enfanté la mère de toutes les religions et bercé des poètes aux messages universels. L’ayatollah Khomeini, tiran religieux qui impose à son pays le joug de la charia, qui est aussi un génie politique qui retourne la révolution Iranienne à son avantage. Le Shah d’Iran, tiran qui empêche les musulmanes de son pays de respecter leurs convictions en interdisant le port du hijab, tiran dont la mégalomanie et les dépenses outrancières feront le lit de la révolution, mais tiran qui est avant tout une poupée des américains destinée à ouvrir l’accès aux réserves pétrolières du pays. Je découvre aussi les multiples réformes et révolutions qui ont, depuis la fin du 19ème siècle, agité cet énorme pays qui est tout sauf un géant immobile. Je découvre les manipulations répétées de l’Angleterre puis des USA pour mettre la main sur les ressources pétrolières, l’agression de l’Irak téléguidée et soutenue par tout l’occident, le soutien indéfectible de la Syrie au régime Iranien quand le monde entier le rêvait écrasé sous les bombes et les attaques chimiques Irakiennes, les centaines de milliers de morts de cette guerre innommable au cours de laquelle la jeunesse Iranienne s’est sacrifiée pour son pays. Un sacrifice qui a alimenté jusqu’à plus soif la vénération qu’ont les chiites pour le martyr. Ainsi les murs de Téhéran portent de rues en rues des fresques murales représentant ces victimes héroïques de la guerre.
Après ces lectures, je vois l’Iran comme un pays rescapé. Rescapé de la colonisation. Rescapé de la main mise américaine sur ses ressources gazières et pétrolières. Rescapé de l’effondrement politique qui a frappé la plupart de ses voisins. Rescapé des manœuvres occidentales pour le mettre à genoux. Rescapé de la guerre Iran Irak. Rescapé de tout mais toujours soumis à la férule d’un clergé chiite ultra conservateur. Un clergé qui, depuis presque 40 ans, est pour son pays tout à la fois un bourreau et un leader solide.
Tout mon être est happé par ce maelström d’images magnifiques et de visions d’horreur, de grandeur et de soumission. J’ai mal pour ce peuple avant même de l’avoir rencontré.

2 septembre, 20 heures. Dans quelques minutes nous atterrirons à IKA, Imam Khomeini Airport, après 6 heures d’avion. Six heures que je n’ai pas vues passer. Six heures passées à me documenter encore un peu plus, et à travailler mon persan. Lorsque je relève enfin la tête peu avant l’atterrissage, j’ai l’impression d’avoir changé d’avion. Quand nous avons décollé de Paris, les passagères étaient européennes, la peau tout juste un peu plus mate que la moyenne. Je me découvre soudain entouré d’Iraniennes. Les cheveux, généralement longs et volumineux, toujours apprêtés, ont disparu sous un foulard le plus souvent assez coloré. Seules leurs racines dépassent encore en haut du front laissant encore deviner lesquels étaient teints en blond. Et maintenant ces femmes en pantalon portent toutes un manteau léger qui couvre largement leurs fesses. Me voilà en Iran avant même d’avoir quitté l’avion. Celui-ci se vide lentement. Les iraniens ont toujours des quantités considérables de bagages tant en soute que dans la cabine. La récupération des sacs dans les compartiments donne lieu à quelques incidents, et leur transport dans l’allée est une sinécure.
Quand j’ai enfin pu m’extraire de la carlingue emporté par la troupe des Iraniens surchargés, je retrouve quelques collègues qui partageaient le même avion. Parmi ceux-ci, deux habitués seront d’un grand secours pour passer sans trop d’encombres le circuit kafkaien des procédures pour entrer en Iran. D’abord faire la queue au guichet qui délivre les assurances rapatriement, puis payer en échange d’un reçu. Muni de son reçu se présenter au bureau des visas. Se faire refouler par le préposé, qui vous rappellera au bout d’un certain temps. Lui montrer son passeport et son reçu. Il donne alors un bout de papier où il a inscrit une somme à payer en euro. Aller au guichet de paiement, faire la queue puis payer en échange d’un nouveau reçu. Retourner voir le préposé, faire la queue puis lui donner son passeport et ses deux reçus. Attendre le temps nécessaire que le préposé vous appelle lorsque le passeport a été tamponné avec le visa. Mon impatience naturelle, que j’ai heureusement appris à dompter grâce à la méditation pleine conscience, a été soumise à rude épreuve. Ce n’est qu’un début, l’Iran c’est l’enfer des impatients.
J’attaque la quatrième et dernière queue, celle de la police des frontières qui va valider mon entrée dans le pays. Le fonctionnaire prend mon passeport, le regarde longuement, en feuillette toutes les pages, le scanne, frappe sur son clavier. Je comprends mal ce qui peut nécessiter tant d’acharnement alors que mon passeport a été tamponné du précieux visa d’entrée quelques minutes auparavant, mais ici mieux vaut ne pas trop chercher à comprendre l’administration, c’est hors de portée de notre esprit cartésien. Après un dernier regard inquisiteur sur la page du visa, le fonctionnaire appose un tampon supplémentaire et me donne mon sésame. Cela fait 1h30 que l’avion a atterri, j’entre enfin en Iran.

A IKA, la sortie du contrôle des passeports offre une vue panoramique sur les tapis de livraison des bagages, sur le contrôle des douanes, et sur le hall des arrivées. Vue panoramique et premier choc. Sous mes yeux c’est la marée noire. Une marée noire mate, sans même les irisations qu’offrent les hydrocarbures quand, sur la mer, ils tentent maladroitement de masquer leur forfaiture en nous éblouissant de couleurs. Une marée noire mate aux mouvement désordonnés. Pas de houle ici, plutôt des glissements, des ondulations, et soudain des éclats de voix. Une marée noire de tchadors.
Je m’attendais à voir toutes les femmes avec la tête couverte, mais pas à être confronté à une armée de fantômes. Un frisson d’inquiétude m’assaille. Si c’est cela l’Iran, mes 3 ans vont m’être un bagne. 3 ans à ne voir des femmes qu’une ombre noire qui se faufile !
Pour accéder à la sortie, je dois traverser cette foule enturbannée. Il faut s’en approcher, il faut la pénétrer pour accéder à la porte. Les visages que l’on aperçoit à peine derrière les tchadors tenus avec les dents ou serrés sous le menton par une main ferme, les visages sont de tous âges mais les peaux burinées forment le gros de la troupe. Malgré moi je retiens mon souffle, comme si la mer des voiles noirs devait m’assaillir et m’étouffer. Je me faufile, je veille à ne bousculer personne, à ne pas marcher sur les pans de tissus noir qui parfois frôlent le sol. Malgré moi, je ressens un soulagement certain, un poids qui se libère, lorsqu’après quelques mètres d’une marche peu assurée j’atteins « l’air libre ».
Là je retrouve des iraniennes telles que je les imaginais, portant foulard certes, mais coloré. J’apprendrai plus tard que cette situation se produit souvent à l’aéroport quand il y a un vol à destination d’une ville sainte.
Un minibus est là pour nous amener à l’hôtel.

***

De début Septembre à décembre 2016, je vais enchaîner les voyages en Iran. De plus en plus longs, comme pour m’accoutumer doucement à cet « autre monde ». Dès les premiers voyages je ressens le besoin de partager mes impressions sur mon compte face book. Comme une tentative désespérée pour ne pas rompre les liens avec mes proches, amis et famille. Ne pas rompre avec ceux dont j’ai tant besoin pour ne pas sombrer dans la déprime que nourrit ma séparation difficile. Des posts adressés à mes amis, comme les bras que le petit enfant tend vers sa mère alors que le train s’éloigne, comme s’ils pouvaient s’allonger à l’infini et la retenir. Regardez, regardez je suis là, je suis avec vous mes amis, soyez avec moi. Soyez avec moi.
Pourtant je ne mesure pas encore combien ce voyage va être déchirant. Je ne le mesure pas car la déchirure alors c’est encore l’agonie de mon couple toxique. Je ne le mesure pas car fuir loin est une mesure de sauvegarde. Je ne le mesure pas car l’attrait de la nouveauté et de l’aventure sature mes yeux de paillettes.
Déchirant. Comme la volve se fend et laisse éclore le champignon. Comme la poche des eaux se rompt pour libérer un nouveau né. Déchirant, comme on déchire des liens qui nous entravent.

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Commentaires: 4
  • #1

    zavant (dimanche, 23 septembre 2018 15:50)

    " L’ayatollah Khomeini, tiran religieux qui impose à son pays le joug de la charia, qui est aussi un génie politique qui retourne la révolution Iranienne à son avantage. Le Shah d’Iran, tiran qui empêche le..." J'aurais écrit Tyran, non?

  • #2

    zavant (dimanche, 23 septembre 2018 15:53)

    Cela fait 1h30 que l’avion a atterrit, j’entre...
    atterri ?
    Voilà, ça c'est juste pour les coquilles que tu as malicieusement laissées passer pour t'assurer qu'on te lit... Sinon, ça commence très bien, on la vit, ton arrivée à l'aéroport.

  • #3

    IsaM (jeudi, 27 septembre 2018 20:12)

    D'autres petites coquilles comme dit zavant. Tu vois qu'on lit à fond tes aventures !!!
    - peau mate
    - la récupération des sacs ... donne lieu
    - bureau des visas
    - la sortie du contrôle des passeports
    - marée noire mate (2 fois)

  • #4

    Oniric (lundi, 22 octobre 2018 12:45)

    Il fallait le dire