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2. Le terrain de jeu

L’usine.

 

Vaste. Tentaculaire même. Enchevêtrée dans des voies rapides qu’elle franchit par des jeux de tunnels et de ponts. Succession sans fin de bâtiments hétéroclites dont le seul point commun est la vétusté. Les voies de circulation sont larges comme des boulevards urbains, balafrées comme des visages de mauvais garçons, et mangent tout l’espace entre les bâtiments, ne laissant aux trottoirs que la portion congrue, voire pas de portion du tout. Sur la route croisent donc pêle-mêle d’énormes camions américains des années 70, des voitures de toute nature, des piétons et des pousseurs de charrettes qui transportent les déchets hors des ateliers.

A l’intérieur des bâtiments c’est Zola sous tranxène. Le désordre fait ce qu’il peut pour masquer la saleté incrustée par des années de nettoyages approximatifs. Les couches successives de peinture écaillée donnent aux sols des airs de tableau contemporain ! Les cartons éventrés vomissent des pièces dont on ne sait ce qu’elles font là. Sur la ligne de production quelques ouvriers s’affairent doucement dans un désordre qui ne fait en rien penser au ballet chronométré que l’on s’attend à trouver dans l’industrie. D’autres sont assis et passent le temps en jouant sur leur smartphone. Sans oublier ceux qui font la sieste allongés sur un carton.

C’est dans ces bâtiments que je vais passer près de la moitié de mon temps de travail pendant les 3 ans que doit durer mon expatriation. Lorsque je les découvre pendant quelques heures lors de ma première visite, un frisson d’angoisse me parcourt. Peut être est-ce la chaleur, 35 degrés au bas mot, qui lave ma colonne vertébrale d’un long filet de sueur que je sens descendre jusque dans mon pantalon. Peut-être est-ce la chaleur.

Je ne vous parlerai plus de l’usine. De l’usine et de l’épreuve quotidienne qu’elle représente, si rarement égayée par de bons moments. Ceux-ci sont toujours apportés par les relations riches et amicales avec mes collaborateurs, ou par les manifestations de sympathie des opérateurs et des techniciens tellement peu habitués à voir le management descendre dans l’atelier, et incrédules quand je les accompagne pour les aider à trouver une solution à leurs difficultés.

Je ne vous parlerai plus de l’usine ou presque. Elle mériterait un livre entier, qui ne serait pas publiable par respect pour notre partenaire.

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La ville

 

Téhéran est une sorte de mégapole dont on ne voit pas bien où elle commence et où elle finit, si ce n’est sur son versant Nord qui bute sur l’Albroz, longue chaîne de montagnes bordant le sud de la mer Caspienne. Téhéran, sorte d’enchevêtrement interminable de voies rapides qui saignent les collines puis s’élèvent sur des forêts de piliers en béton pour se croiser dans un ballet désordonné. Téhéran, ville de bouchons inextricables à toute heure, parfois jusqu’au milieu de la nuit. Téhéran souvent ravagée par la pollution atmosphérique. Entourée de montagnes et de hautes collines, l’hiver la ville suffoque quand les gaz d’échappement sont emprisonnés par le couvercle d’air froid qui se pose sur elle. Ici pas besoin des communications d’Airparif pour prendre conscience de l’empoisonnement de l’air. Après 2 heures de bouchons, les yeux rougis, la gorge irritée en sont les témoins irréfutables et douloureux.

Téhéran. Au sud la ville est basse. La hauteur de ses immeubles croit en même temps que l’altitude quand on remonte vers le Nord. En même temps aussi que le revenu moyen des habitants des quartiers. Au sud, des maison et immeubles sur un ou deux niveaux. On y trouve encore des structures anciennes avec un niveau semi-enterré, qui se dissimulent dans des dédales de ruelles au parcours chaotique. Quand on remonte vers le Nord les immeubles de plus de 10 étages se multiplient, les rues deviennent plus larges, plus pentues aussi au fur et à mesure que l’on se rapproche des contreforts de l’Albroz. Les quartiers les plus élevés sont perchés à 1800m d’altitude. C’est ici que l’on trouve la plupart des Ambassades. C’est ici aussi que s’étale sans honte la richesse de la classe dominante. Façades croulant sous les sculptures d’ornement, les marbres, les dorures. Portails d’accès gigantesques, pleins et lourds comme s’ils protégeaient l’accès aux coffres d’une banque, ou ajourés, chefs d’œuvre rococco en fers forgés ou en feuilles de cuivre travaillées.

Téhéran ville arborée. Toutes les rues sont bordées d’arbres. Des arbres envahissants qui saignent les trottoirs, qui obstruent à moitié les nombreux rus qui descendent de la montagne. Dans cette ville torturée par les saignées de béton et de bitume, ce sont les arbres qui font la loi. Ici on ne coupe pas les arbres. L’ancrage de la ville c’est eux. Alors parfois les voies de circulation se séparent en deux pour éviter un arbre qui se dresse fièrement sur le passage des voitures. Alors les trottoirs sont souvent en pointillés, interrompus régulièrement par des arbres si gros qu’ils obstruent le passage. Et si un arbre meurt il est transformé en sculpture incongrue dans cette ville bétonnée. Comme si cela ne faisait pas encore assez de verdure, Téhéran est aussi émaillée de multiples parcs. Des parcs historiques dans le sud, et dans le nord des parcs qui habillent d’immenses pelouses et massifs les friches et les saignées laissées par les autoroutes.

On ne visite pas Téhéran. On se promène dans un parc. On s’émerveille dans un musée. On se remplit d’émotions dans une galerie d’art. On rend visite à un ami. On se perd dans le bazar.

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La montagne

 

La montagne je vous en parlerai beaucoup. Lorsque j’arrive à Téhéran, malgré mes lectures, je suis abasourdi par ce que je découvre. Téhéran n’est pas aux pieds de l’Albroz. Non, Téhéran engloutit les contreforts de cette montagne qui offre un sommet de 3900 mètres d’altitude à 5 km à vol d’oiseau des quartiers les plus au Nord. Et les constructions d’immeubles continuent de faire reculer cette limite, malgré les efforts de l’administration de la ville pour préserver la montagne. La montagne c’est le deuxième jardin des Téhéranais, après les parcs urbains. La montagne.

Quand j’arrive ici, la montagne pour moi c’est le lointain. Ce sont les Alpes pour skier au printemps. Ce sont les Pyrénées pour une rituelle randonnée estivale. C’est toujours un long voyage et une séparation déchirante.

Ici la montagne est mon jardin. Un jardin qui ne sera pas avare ni de joies profondes, ni d’enseignements.

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Commentaires: 2
  • #1

    IsaM (vendredi, 28 septembre 2018 13:08)

    Encore quelques coquilles, mais le texte est super. On le vit vraiment. Je vais finir par passer pour l'inspecteur des travaux finis. Dis-moi si cela est utile ou si tu préfères des ressentis sur le texte en lui-même.

    la ville.... où elle finit
    des maisons sur deux niveaux
    les rues deviennent plus larges
    c'est ici que l'on trouve
    je suis abasourdi
    Téhéran engloutit

  • #2

    Oniric (lundi, 22 octobre 2018 12:49)

    J’ai très apprécie que tu ne t’étales pas sur l’usine. J’ai pas envie de connaître leur archaïsme industriel, et comme tu le dis ce serait un manque de respect pour les partenaires. On a autre chose à apprendre d’eux. On ne doit pas se comporter en « colon »