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3. Apprentissages

6 octobre 2016 

Me voici de retour en France, la tête dans le sac.  Sur l’aéroport international de Téhéran, perdu dans le désert au Sud de la ville, le ballet des avions ne s’arrête jamais. Arrivé à l’aéroport dès 23 heures pour venir à bout en toute sécurité des queues interminables pour passer les bagages aux rayons X à l’entrée de l’aéroport, puis déposer les valises, puis passer le contrôle des passeports et enfin le contrôle de sécurité, j’en ai décollé à deux heures du matin. Escale de 2 heures à Istanbul où j’arrive 2h30 plus tard. Il en faut moins pour se sentir décalqué à l’arrivée à Paris après encore 3 heures de vol !  Heureusement j’apprendrai vite à éviter les compagnies qui imposent ce marathon sans sommeil.

 

Je viens de passer 12 jours en Iran. Douze jours d’acclimatation à faire l’apprentissage de la chaleur écrasante qui se rue sur mes épaules dès que je sors du refuge de la climatisation. Douze jours pendant lesquels j’ai appris à choisir les trottoirs à l’ombre, ce qui pour moi est tout sauf naturel, et à marcher à pas mesurés afin de limiter la transpiration. Un oubli, un emballement momentané et c’est l’assurance d’une soudaine et brutale douche de sueur qui noie mon crâne, dégouline le long de ma colonne vertébrale, colle mon pantalon à mes cuisses. Si la chaleur du jour est écrasante celle de la nuit l’est à peine moins, bien qu’il n’y ait plus alors la brulure du soleil. Cela rend les nuits difficiles, qui alternent les périodes de sommeil perturbées par le ronronnement obsédant de la clim de l’hotel, avec celles qui sont perturbées par la chaleur excessive quand, excédé par le bruit, j’ai fini par éteindre la ventilation.   

 

12 jours pendant lesquels j’ai aussi commencé l’apprentissage des codes sociaux. Dans ce pays, entre hommes, on se serre la main autant de fois qu’on se rencontre dans la journée. Et la poignée de main ici c’est chaud comme une accolade, ça dit plus que les mots la confiance ou la défiance, le souhait de collaboration ou la volonté de domination. La poignée de main peut durer plusieurs minutes, remonter le long de ton bras, te prendre par l’épaule. Ici quand tu serres la main, il faut être dans ta main. Il faut sentir si elle est retenue pour un contact prolongé. Si c’est le cas, il faut la laisser à la fois passive et vivante, et tendre l’oreille car tenir ta main longuement c’est appeler ton attention. Et si tu veux passer un message fort, ou chercher un apaisement, mieux vaut apprendre à créer ce contact particulier. Ce contact entreprenant est une part essentielle de la communication. Comme si la parole trop dévoyée, trop manipulée, trop trahie, ne pouvait plus suffire à s’entendre. Comme s’il fallait retrouver un vecteur vierge, animal, affectif pour nouer le contact, pour ouvrir le partage. 

Pour moi qui depuis tout petit ai de la peine avec le contact physique, c’est un choc. Un choc libérateur. En effet depuis toujours une sorte de trouble, de culpabilité diffuse, ou d’étonnement timide altérait ma prise de contact avec un alter ego, dès que ce contact était autre chose qu’une de ces poignées de main furtives que, nous français, répétons à longueur de journée. La méditation en me permettant de me réapproprier mon corps m’avait permis de faire des progrès considérables depuis quelques mois. Ces poignées de main entreprenantes, répétées plusieurs fois par jour, allaient finir de me libérer de ce trouble surement issu de je ne sais quelle blessure d’enfance.

Autant le contact physique entre hommes est fréquent et soutenu, autant le contact entre hommes et femmes est prohibé. Bien que prévenu, serrer la main est tellement automatique dans notre culture, que je me suis laissé piéger quelques fois avant d’intégrer cette légère inclinaison du buste, la main droite sur le haut de la poitrine, qui accompagnent le « salom, rouz bekheyr » quand il s’échange entre hommes et femmes. Mais si un européen tend sa main à une femme il est rare que celle-ci la refuse, même si cela s’accompagnera d’un petit sourire de gêne. 

 

12 jours pendant lesquels la pollution a montré combien elle pouvait être dure sur Téhéran. Des particules bien sûr mais surtout des oxydes d’azote et des vapeurs d’hydrocarbure qui agressent la gorge et les yeux. Elle est tellement dense que quand nous partons pour l’usine le matin, depuis le minibus qui nous prend à l’hôtel, nous voyons nettement le dessus du dôme de gaz gris rosé qui se détache sur l’azur. 

Mais 12 jours pendant lesquels j’ai eu l’occasion d’une première incursion en montagne. Après une semaine de 6 jours de travail, nous avons décidé avec 2 nouveaux collègues d’aller nous promener à Darban. Quand nous prenons le taxi sur le coup de 8 heures du matin, nous ne savons pas trop à quoi nous attendre. Darban nous a été décrit comme l’un des spots préférés de la population de Téhéran pour aller manger au restaurant.  Le spectacle que nous découvrons en arrivant est à mille lieues de ce que nous pouvions imaginer avec notre référentiel européen. Les restaurants ressemblent à des décors de Disneyland qui seraient accrochés aux flancs de la montagne, laquelle s’ouvre à cet endroit sur un long défilé. Les façades rivalisent d’originalité, de couleurs, de décoration surchargée. Toutes s’ouvrent sur des terrasses ombragées qui pour les plus agréables surplombent le torrent.  Ici pas de grande cuisine, le plat qui règne en maître est le kebab avec toutes ses variantes, du foie de poulet aux côtelettes d’agneau en passant par la viande hachée. Même à cette heure matinale, certaines terrasses sont ouvertes et les promeneurs y prennent leur petit déjeuner. 

Ce spectacle nous met de bonne humeur tant cet endroit contraste avec la grisaille typique de Téhéran qui étouffe notre hôtel. Nous venons d’arriver et nous nous promettons déjà d’y revenir. Mais avec Arnaud et Gilbert nous sommes venus avec l’intention de faire de l’exercice. Nous en avons un besoin impérieux pour évacuer un peu du stress qui s’accumule. Alors nous ne nous attardons pas trop et nous enfonçons progressivement dans le défilé. Plus nous avançons et plus le chemin pavé en légère pente est barré par des escaliers aux marches irrégulières. Sur près de 2 km, malgré la topographie de plus en plus accidentée et le rétrécissement  du défilé, les restaurants se succèdent, perdant progressivement de leur superbe pour devenir des gargottes rafistolées mais toujours colorées. De contigües ces dernières commencent ensuite à s’espacer jusqu’à ne plus troubler la montagne que de façon sporadique. La densité des promeneurs faiblit au même rythme que celle de ces petits restaus d’altitude. Notre vitesse de progression diminue significativement elle aussi. Nous sommes à près de 2000 m d’altitude, sans entraînement, et peu après les dernières constructions la pente devient localement raide et le chemin tortueux. Alors que nous nous reposons quelques minutes, 3 jeunes Iraniens nous interpellent dans un anglais approximatif.  Ils veulent savoir de quel pays nous venons, si nous aimons l’Iran, ce que nous y faisons. Leur anglais très limité et notre réserve bien française pas encore émoussée conduisent rapidement à la fin de l’échange verbal. Nous marcherons cependant encore pendant quelques centaines de mètres, proches les uns des autres, en échangeant quelques sourires et regards amicaux ou en refaisant des tentatives de communication. Alors que nous dépassons une ultime gargote perchée sur un promontoire, La difficulté de l’ascension aura raison des ambitions de Gilbert. Avec Arnaud nous monterons encore 45 mn avant de déclarer forfait nous aussi au pied d’une longue portion à grimper en s’aidant de cordes pour se hisser. 

La descente sera longue et nous ferons une longue pause tout en bas, dans un de ces restaurants un peu fantastiques. Nous y découvrirons une alternative au kebab, les « chichlik ». Des cotelettes d’agneau grillées servies avec des légumes. Elles sont délicieuses et pour une fois nous échappons au riz, accompagnement de base de toute la cuisine Iranienne ou presque. 

Je viens de passer 12 jours en Iran. 12 jours vécus à fond, alternance de difficultés, nombreuses, et de quelques bonnes surprises.  12 jours porté par l’exaltation de la nouveauté qui fait accepter avec le sourire les moments difficiles. 12 jours qui ont suffi pour attiser encore ma curiosité et ont déjà créé une forme d’attachement, de lien affectif indéfinissable.

Malgré cela je suis heureux de retrouver mon pays pour une petite respiration ! 

 

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Commentaires: 2
  • #1

    IsaM (dimanche, 30 septembre 2018 20:10)

    Quelques petites coquilles :
    (ligne 4) J'ai décollé
    (ligne 23) ne pouvait plus suffire
    mille lieues
    qui seraient accrochés
    certaines terrasses
    petits restos ???
    12 jours qui ont suffi
    et ont déjà créé

  • #2

    Bénédicte Fournier (lundi, 15 octobre 2018 14:51)

    Bonjour Pascal ,
    Peut-être parce que j'ai eu peu l'occasion de vivre l'expérience chaleureuse de la poignée de main avec le genre masculin, sa description m'a beaucoup touchée et je peux même affirmer que j'ai jalousé de ce contact physique chaleureux. Toutefois, la même humanité s'exprime entre femmes, sur un mode gestuel différent. Bravo et longue vie à ton blog !