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4. Hammam et petits blabla

Troisième séjour. Cela fait quelques jours que je suis revenu à Téhéran. Cette fois ci, vol Air France, de jour, sans escale : c'est mieux, beaucoup mieux, que le départ à 2h du mat de la dernière fois. 

 

Bien que chaque jour réserve son lot d’incertitudes et de changements de dernière minute, mes compagnons d’aventure et moi commençons à trouver nos marques, nos repères. Cela contribue à faire baisser la pression, et cerise sur le gâteau, l'été est fini en Iran. Les températures ne dépassent pas 15 ° le matin et montent à 25 dans l'après midi. Enfin des conditions agréables pour les occidentaux que nous sommes.  Ce matin nous avons eu de la pluie, et le mont Tochal (3900m) est blanc depuis hier. Les autochtones annoncent l'ouverture du ski dans  3 semaines. C’est très bon pour le moral ! Nous nous rêvons déjà sur les pistes.

 

Je n’ai toujours pas de précisions sur ma date d'expatriation. Seule certitude à ce jour, je passerai Noël en France, mais probablement pas le premier de l’an. Cette incertitude ne me trouble pas trop. Cela fait près d’un an que je vis au jour le jour. Depuis ce jour où plus rien n’est sous contrôle, depuis ce jour où Patricia m’a dit qu’à mon retour de Nouvelle Zélande où j’allais rendre visite à ma fille cadette, elle voulait que nous mettions la maison en vente et me demandait de faire chambre à part. Depuis que j’ai accepté cette rupture subie, j’habille chaque contrainte en opportunité, je vois dans chaque surprise une chance, et ça me réussit pas trop mal.

     

Cependant cette martingale n’est pas suffisante pour m’épargner quelques coups de blues. Blues quand l’hôtel m’explique que je dois changer de chambre pour des raisons obscures et m’envoie dans l’aile la plus ancienne, dépourvue de double vitrage mais pas d’une vue plongeante sur le boulevard qui ne s’endort que sur le coup de 1 heure du matin. Blues quand je demande au maître d’hôtel que mon plat soit accompagné de légumes et qu’il me l’amène encore avec du riz alors que j’en mange tous les jours à la cantine de l’usine. Blues quand j’essaie une n’ième marque de bière sans alcool et qu’elle est aussi infecte que toutes les précédentes, si bien que j’abandonne toute idée de boire autre chose que de l’eau. Blues quand la journée de boulot a été à la fois pénible et improductive, ce qui arrive souvent, et qu’elle est couronnée par 2 heures de bouchons pour rentrer à l’hôtel. 

 

L’hôtel. Il s’appelle Esterghlal (prononcer esterlal, en gardant le « r » au fond de la gorge, et en prononçant le a comme un « o » très ouvert). Esterghlal cela signifie « indépendance ». Avant la révolution, cet hôtel construit dans les années 70, était l’hôtel «Continental » de Téhéran. A cette époque c’était un parallélépipède unique qui envoyait vers le ciel ses 20 étages de façades équipées de balcons et de baies vitrées. Masse de béton incongrue perdue au milieu des champs, dans une banlieue encore lointaine de Téhéran.  Aujourd’hui un deuxième bâtiment jouxte le premier, et des champs il ne reste qu’une photo au dessus de la réception de l’hôtel. Ce qui fut moderne est devenu poussiéreux et sauvé du délabrement par un entretien obstiné qui ne parvient cependant pas à effacer les marques de l’âge. 

Malgré cela nous ne sommes pas mal dans ces bâtiments vintage. Nous y disposons de plusieurs restaurants, ce qui nous permet de varier les menus sans avoir à ressortir le soir. Et surtout nous avons à disposition, hammam, sauna, jacuzzi et piscine dans les créneaux horaires ouverts aux hommes. Ceux-ci sont bien sûr plus nombreux et commodes que ceux concédés aux femmes, culture machiste oblige. 

Le hammam c’est mon traitement de dépollution quand les bouchons m’ont trop intoxiqué et que j’arrive à l’hôtel les yeux rouges et la gorge sèche. Je m’y précipite, si possible avant de dîner. Quinze minutes de sueur et d’humidification de mes sinus par la vapeur parfumée et brûlante. Quinze minutes pendant lesquelles j’ai l’impression de sentir les molécules toxiques sortir par tous mes pores. Quinze minutes pendant lesquelles mes sinus se vident abondamment. Quinze minutes pendant lesquelles je m’efforce d’arrêter mes pensées, de me centrer sur la perception de mon corps. Quinze minutes de méditation pleine conscience qui me remettent d’aplomb, qui évacuent le stress, qui regonflent mes batteries de bonne humeur. 

Souvent le hammam n’est pas chaud quand j’arrive. Après l’avoir mis en chauffe, je patiente en allant  chercher dans l’eau du jacuzzi les caresses que nulle ne me prodigue plus. Aujourd’hui, la vasque est déjà occupée par 3 trentenaires que j’identifie comme étant Iraniens en reconnaissant quelques mots de persan dans leurs conversations. Après quelques minutes de discrète observation mutuelle ils m’interpellent.  « Are you German ? ». Je me demande bien ce qui a pu leur laisser penser que je pouvais être allemand avec mon mètre soixante dix et mes cheveux bruns (enfin ceux qui ne sont pas blancs !). Dès que je les ai éclairés sur qui je suis - je suis Français, je viens en Iran pour travailler, je ne connais pas encore bien le pays - ils me demandent « do you like Iran ? ». A leurs regards qui plongent dans mes yeux, à leur immobilisme soudain, je sens combien la réponse à cette question est importante pour eux. Je n’ai pas d’efforts à faire pour les rassurer. Je ne sais encore rien de la beauté du pays mais je suis sûr qu’ils lisent sur mon visage la sincérité de mes mots quand je leur dis combien je suis déjà enchanté par la montagne, par la façon dont les habitants de Téhéran en ont fait leur terrain de jeu, de pique-nique, voire occasionnellement de camping. Combien mes compagnons d’expatriation et moi sommes impressionnés par la gentillesse des Iraniens à notre endroit, s’assurant constamment que nous ne sommes pas dans l’embarras et nous aidant spontanément dans le cas contraire. 

 

« Do you like Iran ? » Je découvrirai plus tard que cette question est récurrente chez les jeunes Iraniens, et qu’elle dépasse les considérations architecturales et folkloriques. C’est une vraie interrogation existentielle. Cette jeunesse a le sentiment d’être méprisée et rejetée par le monde entier. Ont-ils tort ? Plus que tout ils ne veulent pas être assimilés aux ayatollahs qui les gouvernent et il sont révulsés par l’idée qu’on puisse les prendre pour des terroristes. 

 

Dès qu’ils sont convaincus que j’ai pour eux et leur pays des sentiments positifs, mes 3 compagnons de jacuzzi commencent à exprimer d’abord à demi-mot, puis de plus en plus directement, leur défiance par rapport au régime, leur ras le bol face au manque de liberté, à la corruption, à  l’inefficacité économique. Leurs positions sont tellement monolithes et parfois simplistes que j’en viens moi-même à pointer que l’Iran est l’un des rares pays de la région à n’avoir pas sombré dans le chaos et que leurs difficultés économiques doivent beaucoup à leur mise au ban du monde occidental depuis près de 40 ans.  S’il y a une chose à laquelle je ne m’attendais pas c’est bien de devoir trouver quelques qualités et excuses à un régime politique dont j’exècre l’essence même ! 

Un peu abasourdi par ces échanges surréalistes, je fini par saluer mes compagnons pour aller cuire un quart d’heure dans le hammam puis achever de m’assommer en me plongeant 5 mn dans la piscine d’eau (très) froide.

Quand je remonte vers ma chambre je repense à l’une des nombreuses consignes qui nous ont été données avant notre départ : Eviter toute discussion sur la politique ou la religion. Comment faire quand ces deux sujets sont précisément ceux que les autochtones veulent aborder avec nous ? Ce souvenir ne me trouble pas trop. Vivre ce pays est un de mes objectifs en venant ici. Discuter avec les Iraniens de ce qui leur tient à cœur est évidemment incontournable. Alors je range parmi les incongruités bureaucratiques cette consigne de technocrate dont l’horizon doit s’arrêter au bout de son bureau, et je me promets de continuer à discuter des sujets que mes interlocuteurs voudront bien aborder avec moi. Discuter avec la retenue et l’humilité de celui qui est là pour découvrir et apprendre. 

 

Cette nuit là, sans doute grâce à la température plus clémente et à la détente procurée par le hammam, j’aurai le sommeil profond.

 

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Commentaires: 4
  • #1

    Véro de Rogno (vendredi, 05 octobre 2018 07:38)

    Ligne 3 " mes compagnons d'aventure et moi " serait plus léger me semble-t-il.
    Top pour le reste comme d'hab'

  • #2

    IsaM (vendredi, 05 octobre 2018 12:22)

    Idem que Véro
    je leur "dis" combien je suis
    mes compagnons d'expatriation et moi
    méprisée et "rejetée"
    ont-ils "tort"
    plus que tout "ils" ne veulent
    "jacuzzi"
    je me "promets"

    Vite, vite la suite...

  • #3

    Lénaïg (vendredi, 05 octobre 2018 14:03)

    très bien ce n°4! j'aime de plus en plus l'Iran!
    vite la suite!

  • #4

    Oniric (lundi, 22 octobre 2018 12:51)

    « Apprentissage » et « Hammam et petits blabla » j’ai beaucoup aimé. J’apprécie beaucoup ton regard sur la société Iranienne, sur les autochtones, sur tout ce qui est nouveau pour toi