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5. Quatrième séjour. Instantanés

24 novembre. Hier soir je suis sorti de Imam Khomeini Airport sous une pluie battante. Si j’en crois les statistiques météo que je viens de trouver sur internet, il ne reste plus que 19 jours de pluie pour l'année qui vient. Voilà une caractéristique qui devrait rendre ce pays sympathique à la plupart. Ce qui est sûr c’est que cette perspective me met en joie. Mieux encore, ce soir je suis arrivé à faire fonctionner face book. Certes, pour cela j’ai du m’installer au business center de l’hôtel, seul endroit où le débit de wifi soit suffisant pour que le vpn fonctionne correctement.

Vpn kesaco ? Vpn c’est un logiciel qui permet de leurrer le réseau informatique en t’attribuant une adresse fictive. En Iran, la toile est sous contrôle et de nombreuses applications sont interdites. Sans vpn pas d’accès à facebook ou à youtube. Et sans un wifi de bonne qualité, la ligne ne supporte pas la consommation du vpn, il décroche, et l’accès à facebook avec. Le business center ça manque un peu d’intimité et de discrétion pour accéder à des applications interdites, mais la soif de communication me donnera je crois le courage de braver la censure. Alors à bientôt pour des nouvelles fraîches.

 

Vendredi 11 novembre après midi. Il est treize heures et je démarre mon weekend. N’imaginez pas que ce soit pour m’offrir une rallonge par anticipation, ici le week-end c’est jeudi/vendredi. Donc un weekend qui démarre à treize heures le vendredi c’est la super loose. A peine arrivé à l’hôtel je ressens une sorte d’urgence à le quitter pour offrir à mon corps éreinté le réconfort de l’air libre. Une fois dehors, je prends la direction de Tajrish (prononcer TaDjrish), doucement réchauffé par les rayons du soleil. Situé à 30 mn de marche de l’hôtel, Tajrish est un quartier populaire du Nord de Téhéran. On y trouve un bazar réputé et surtout le terminus nord de la ligne de métro numéro 1. C’est l’objectif que je me suis fixé pour pimenter un peu ce weekend ultra court : prendre pour la première fois le métro de Téhéran. 

Ce métro, il a fait l’objet d’études dès les années 70. La chute du Shah, la guerre Iran Irak, les difficultés économiques, ont retardé la mise en service des premières lignes jusqu’au tout début des années 2000. Pour y accéder en arrivant de l’hôtel je dois contourner le bazar. Presque toutes les boutiques ont un étal donnant sur le trottoir, les chalands ralentissent notoirement le flux des piétons. Je piétine plus que je n’avance. J’aperçois enfin l’entrée du métro, visible de loin, c’est un massif pavillon de briques percé d’ouvertures immenses. Je me fraye timidement un chemin au travers de la foule toujours dense, mêlant voyageurs, marchands ambulants et promeneurs pour franchir enfin le porche. De là il me faudra descendre pas moins de 4 escalators géants pour parvenir au hall des guichets. J’ai l’impression de jouer « Voyage au centre de la terre », les dinosaures en moins et la mécanisation en plus !

A coté de cette gigantesque gare souterraine, le métro parisien est un trou de souris puant. Ici certaines salles sont hautes comme des lobby d’hôtels de luxe, les murs sont habillés de pharaoniques fresques en céramique, certains plafonds hauts sont plaqués de tôles émaillées vertes et mauves qui réfléchissent des rampes de néons dont on ne voit pas la fin. Le sol dallé est vierge de chewing-gum et de mégots. Et par-dessus tout, les seules effluves qui agressent mes narines émanent des Téhéranaises qui ont semble-t-il la main lourde sur le flacon de parfum. 

Pour accéder au quai, pas de ticket mais une carte rechargeable et un coût de quelques dizaines de centimes d’euro par voyage, ce qui doit j’imagine décourager la fraude. Comme au japon, la position des portes de la rame est tracée sur le quai. Mais dès que celle-ci arrive, je me retrouve à Paris, avec un flot montant qui freine obstinément le flot sortant. La rame est continue, sans séparation entre les wagons. Les sièges s’y font face, accolés aux parois, dégageant un large couloir.  Pendant tout le trajet j’y verrai se succéder les marchands à la sauvette chargés de ceintures, de paquets de piles, d’albums de coloriage, de stylos, de paires de chaussettes, de coques de téléphone. Il y en a pour tous les goûts, et ça tombe bien car on trouve dans le métro de Téhéran toute la variété de population que l’on peut s’attendre à rencontrer dans une mégalopole. En fait ce que je vois dépasse même ce que je pouvais imaginer. Le flot des marchants ambulants est parfois ralenti par un handicapé qui mendie. Rien de très surprenant me direz vous. Sauf que les éclopés parisiens sont des enfants gâtés par la vie à coté des malheureux qui déambulent ici devant mes yeux ébahis. L’un d’eux, peut être âgé de 35 ou 40 ans avance en claudiquant sur une jambe et la béquille qu’il tient de son unique bras, sécurisé par une vieille femme qui tend la sébile.  Un autre est aveugle, les paupières closes, les trois quart du visage et ce que l’on voit de son torse ravinés par les stigmates d’une brûlure atroce. La vue de ces hommes mutilés réveille en moi mes lectures sur l’Iran, qui insistaient sur la tragédie fondatrice qu’à été la guerre Iran/Irak. Mes pensées s’échappent de ce wagon surpeuplé. Surgissent des images fantasmées de marécages piégés, de bombes qui atteignent sporadiquement Téhéran, d’attaques au gaz, de corps jonchant le sol.  Huit années de guerre. Comme toujours d’infinies contestations du nombre de morts comme si un seul enfant gazé ne suffisait pas à dire l’horreur. Des millions de morts peut-être, des centaines de milliers surement, dont des milliers d’enfants Iraniens fanatisés, morts pour défendre leur pays contre l’agression du monde contre le régime des mollahs. Cette guerre a eu ici autant d’impact que la guerre de 14 pour nous français et elle s’est terminée il y a seulement 30 ans. Il est important de s’en rappeler si l’on veut comprendre la politique étrangère de l’Iran et les efforts que fait le pays pour mettre sur pied une défense efficace. 

Mais ces hommes me paraissent trop jeunes pour avoir été mutilés au front. Peut être furent ils, jeunes enfants, victimes de bombardements. Ou bien encore n’ont-ils pas été mutilés par la guerre mais par des accidents industriels dans un pays où la notion de sécurité au travail est encore au mieux un concept théorique, et le plus souvent ne fait même pas partie du champ des possibles. 

Quand je reprendrai le métro pour rentrer de ma promenade, c’est un spectacle plus joyeux qui me surprendra. Dans ce pays tristement célèbre pour la rigueur de ses exigences vestimentaires, en montant dans la rame je me retrouverai face à face avec un travesti auprès duquel Depardieu et Blanc dans « Tenue de soirée » feraient pâle figure. Ici comme chez nous, il est le centre de tous les regards, mais j’y lis plus de surprise que de réprobation, alors que ses cheveux longs ne sont pas couverts correctement. Cela me plonge dans un abîme de perplexité. 

 

Station Meydan-e-Vali Asr. C’est là que je descends. Je veux rejoindre le parc Laleh (bien expirer le « h »). Proche du centre historique, il est peu accidenté contrairement aux parcs du Nord de la ville qui sont bousculés par l’amorce des reliefs des monts Albroz. Le parc Laleh est l’un des grands parcs populaires de Téhéran. Il cache un immense bassin derrière des parterres de rosiers et des haies de cyprès taillés qui donnent un petit air romain à certaines allées. Malgré l’affluence je déambule facilement car les visiteurs, la plupart en famille, occupent les pelouses. Allongés ou assis en tailleur sur des tapis légers, ils jouent, ils mangent, ils sommeillent. Ca et là un père et son fils poussent un ballon. Alentour d’innombrables chats se prélassent au soleil. Que les superstitieux passent leur chemin car si la gente féline de ce parc compte quelques petits minous, elle est majoritairement composée de gros chats noirs. Ceux-ci manifestent une indépendance certaine face aux tentatives de caresses des nombreux enfants, et ne se laissent approcher que pour la promesse de quelque nourriture. 

Je quitterai le parc Laleh comme j’y suis venu, en empruntant le boulevard Keshavarz, fendu en son milieu par un ruisseau canalisé. Ainsi cette plaie de deux fois deux voies est transformée en son centre en une promenade agréable, au son de l’eau qui s’écoule et à l’ombre des arbres.

Le dépaysement du métro, l’ambiance bucolique et joyeuse du parc, m’ont débarrassé de la tension qui verrouillait mon corps. Le pas vif qui m’animait encore pour rejoindre le parc s’est progressivement assouplit, les sons les plus discrets chatouillent mes oreilles, je ressens la douceur de l’air réchauffé par les rayons d’un soleil radieux qui se jouent du feuillage léger des arbres. Ces quelques heures de balade m’ont requinqué, me voilà prêt pour démarrer une nouvelle semaine, demain samedi.

 

Vendredi 18 Novembre. Pas de virée en montagne pour cause de formation en audio avec la France, maladroitement programmée au milieu de "mon Dimanche"! Ici il faut être agile. A nouveau privé de montagne, j’ai décidé d’aller m’écarquiller les yeux au Bazar de Tajrish, que je n’avais fait que longer vendredi dernier. Vahid, l’assistant de notre Directeur de Production Iranien m’a proposé de m’y accompagner. Nous nous retrouvons à la sortie du métro qui l’amène depuis la banlieue Sud de Téhéran où il habite. Vahid est une crème. Intrinsèquement gentil. Le cheveu rare comme de nombreux Iraniens, la peau très mate, une barbe de 3 jours ne lui donnent pourtant pas un visage très avenant. Il a bientôt 40 ans. Il vit en couple. Peut-être est-il marié? Il me demande si ma famille viendra en Iran. Je lui dis que mes 3 enfants sont grands et autonomes et qu’étant engagé dans une procédure de divorce, je suis ici en célibataire. Il me parle de la difficulté de s’installer en couple dans ce pays, du fait des difficultés économiques. Ainsi le projet d’enfant qu’ils ont avec sa femme est toujours remis à plus tard parce que leurs deux salaires ne sont pas suffisants pour assurer de bonnes conditions d’éducation.  Il espère que son emploi dans la Co entreprise lui permettra de décrocher une promotion pour avoir enfin les moyens de construire une famille.  

Comme tous les Iraniens, Vahid est un pro du smartphone. Il me télécharge en quelques minutes des applications essentielles comme le plan du métro de Téhéran, un lexique persan/français et surtout Snapp, l’application reine à Téhéran pour commander un taxi pas cher avec le prix de la course convenu à l’avance ! Un must pour les étrangers qui visitent l’Iran. 

Nous sommes ensemble depuis plus de trente minutes quand nous décidons de pénétrer dans le bazar où la densité de la foule rendra impossible toute conversation suivie.  Le bazar de Tajrish, accolé à une belle mosquée aux murs décorés de faïences multicolores, est de taille modeste. Entre les murs de brique claire, décorés de frises en partie haute, les ruelles sont étroites. La progression y est millimétrique, quand elle ne s’arrête pas pendant de longues secondes, souvent pour laisser passer un livreur avec sa remorque. Les boutiques de matériel de cuisine, succèdent à celles qui vendent des smartphones, des fruits secs, des épices, des fruits et légumes, des bijoux, de l’artisanat.  Les échoppes des vendeur d’épices et des maraîchers sont une explosion de couleurs. J’ai envie de tout acheter, les tomates rouge vif, les aubergines rutilantes, les épices qui embaument l’air. Je m’imagine dorant des gousses d’ail dans de l’huile d’olive avant d’y faire revenir les aubergines et les tomates.  Vahid me fera découvrir, cachées dans un recoin du bazar quelques boutiques de brocante.  Il me donnera un petit cours de lecture des étiquettes. Indispensable. Sans explications et un peu d’entraînement, impossible de s’y retrouver avec les chiffres persans et le fait que les prix sont parfois indiqués en rials, parfois en tomans (un toman vaut dix rials) et parfois en millions de tomans.      

Nous quitterons le bazar en passant par l’enclos de la Mosquée. Le port du tchador y est obligatoire pour les femmes. Alors à chaque entrée se dresse une petite cabane où les femmes non équipées peuvent emprunter un tchador, de couleur claire, qui leur permettra de pénétrer dans l’enceinte. La plupart des hommes étant à l’intérieur de la mosquée, on voit ainsi dans la cour un ballet de fantômes noirs et de fantômes blancs qui se croisent, s’arrêtent, repartent dans une sorte de mouvement perpétuel. Ce spectacle reposant contraste avec le slogan projeté sur un écran installé en hauteur : « down with USA & Israël ». 

 

Dimanche 20 novembre

Exceptionnellement nous ne travaillions pas, c'était une fête religieuse (anniversaire de l'assassinat du premier Imam Chiite). J'en ai profité pour rattraper mon loupé de Vendredi en allant en montagne avec 3 collègues ; à nouveau à Darakeh qui nous avait beaucoup plu la dernière fois. Paysage bien différent cependant. L’hiver est là. Téhéran n’est plus cette ville on l’on peut se promener en chemise à toute heure. Le thermomètre est tombé tout proche de zéro, aujourd’hui la montée se fait sous les flocons. Alors que nous longeons le torrent, j’aperçois, dépassant au dessus d’un mur d’enceinte des fruits orange pendant sous des branches blanchies par les flocons. Ce sont des kakis mais de loin on dirait des oranges. Des oranges sous la neige.

Nous avançons prudemment sur le chemin qui crisse sous nos pas. Lors de nos promenades précédentes, nous avions vu des chiens sauvages qui nous observaient, souvent en surplomb du sentier . Aujourd’hui ils sont plus hardis, peut-être poussés par la faim, ils sont à la lisière du sentier et nous regardent avec insistance. Un homme qui nous suit est monté avec un sac en plastique rempli de déchets de nourriture. Les chiens se jettent sur le contenu du sac dès qu'il le jette au sol. Peu avant le refuge de Palang Chal où nous mangerons, nous verrons un groupe de 4 hommes qui pique-nique dans la neige au bord du torrent, en contrebas. Ils ont allumé un feu sur lequel chauffe l’eau du thé. Ils préparent des brochettes. J’avais déjà remarqué que les Iraniens étaient des amoureux du pique-nique. Je sais maintenant que ce sont des fanatiques !

Le chemin du retour nous paraîtra long. Pas très bien équipés nous avons les mains et les pieds gelés. Je rentre en France dans quelques jours, je me promets d’en revenir avec l’équipement ad hoc.  

 

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Commentaires: 3
  • #1

    IsaM (lundi, 29 octobre 2018 17:59)

    Encore de belles lignes agrémentées de photos magnifiques et voici ma contribution pour les coquilles :
    le flot des "marchands" ambulants
    à "côté" des malheureux
    "qu'a été" la guerre Iran/Irak
    pour nous "Français"
    "alentours"
    s'est progressivement "assoupli"
    peut-être "est-il marié ?"
    je lui "dis"
    en quelques "minutes"
    qui vendent des "smartphones"
    il me donnera un petit "cours"
    nous ne "travaillons" pas
    un groupe ... qui "pique-nique"

    Le seul hic, c'est que quand on a fini ton chapitre, on veut lire la suite... C'est ça les bons bouquins qu'on ne peut pas lâcher !!! Continue comme ça.

  • #2

    Lénaïg (jeudi, 01 novembre 2018 16:02)

    j'aime beaucoup continue surtout! :D

  • #3

    Oniric (mercredi, 21 novembre 2018 08:43)

    Tu décris comme les grands auteurs, on a l'impression de le vivre, d'y être.
    La suite STP, je veux voir si tu as rencontré des dinosaures, qui sait!!!