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6. Téhéran - Paris - Téhéran

9 Décembre. Décembre, déjà Décembre ! Et toujours à l’hôtel, sans même de perspectives claires sur une date d’expatriation. Demain je prends l’avion pour Paris après une brève mission de 8 jours, dont 6 malade. Un rhume qui m’a mis tellement mal que je tenais à peine debout et que j’ai fini à l’infirmerie de l’usine. Je ne sais pas quelle était la réalité des travaux de préparation d’une arme nucléaire par l’état Iranien, mais ce qui est sûr c’est que leurs médocs, ça c’est de la bombe. Une heure après avoir ingurgité les cachets j’allais déjà infiniment mieux. Aujourd’hui j’ai presque oublié que j’ai été malade pendant 6 jours. A posteriori ça me fait un peu peur alors je décide que je ne prendrai pas les dernières pilules.

 

Vendredi dernier, comme ma petite forme me privait de montagne, je suis retourné me balader au bazar de Tajrish. Je veux en ramener des pistaches et des cerneaux de noix. Deux produits typiques de l’agriculture Iranienne. Typiques et excellents, tant pour la santé (surtout les noix) que pour les papilles. Les fruits secs c’est un must en Iran. On trouve partout des magasins spécialisés offrant un choix inimaginable. Des noix (souvent 3 à 4 qualités différentes de cerneaux), des pistaches (natures, plus ou moins salées, aromatisées au safran), et des noisettes, des amandes, des noix de cajou, et puis des mélanges avec des raisins, des mures, de la noix de coco. Et comme si ce n’était pas suffisant leur offre de fruits séchés couvre tout le spectre, de la pomme à la mangue en passant par les fraises et les kiwis. Tout ça sans oublier les dattes natures (c’est-à-dire sans l’horrible sirop de glucose qui les rend toutes collantes quand on les achète chez nous) et les figues séchées ( de toutes petites figues blanches qui sont une vraie tuerie). J’achète quelques sachets de pistaches pour les visites prévues à mon retour, et un panier assorti pour le soir de Noël. 

 

  Le bazar est flanqué d’un centre commercial de 5 étages. Au dernier niveau sont installées des galeries d’art m’a-t-on dit. Je décide d’aller me rincer l’œil. Je peine à trouver des escaliers pour monter dans les étages, alors je tourne pas mal entre les boutiques pour trouver mon chemin.  Et c’est une chance car le spectacle est déjà là. Les boutiques de vêtements féminins donnent à voir des tenues que l’on ne voit jamais dans la rue. Des robes dont les décolletés feraient pâlir Claudia Cardinale dans « il était une fois dans l’Ouest ». Des tissus si transparents que chez nous on en ferait des nuisettes. Mais le plus étonnant ce sont les chaussures. Des trucs qui brillent de mille feux, noir, argent et surtout or. Des talons compensés qui permettraient d’y cacher un flingue. Des bottes sorties tout droit de « Chapeau Melon et bottes de cuir », avec des dorures partout pour les mettre au goût du jour. Mes lectures m’avaient bien renseigné sur le fait qu’en privé les tenues des femmes Iraniennes étaient bien différentes, mais je ne m’attendais pas à voir ici des vitrines qui ringardisent celles de la capitale, et ravalent les Parisiennes au rang de « has been » coincées.  Je ne résiste pas à l’appel du reportage et je prends en photo cette collection de chaussures, que je vais pouvoir accrocher dans ma galerie des souvenirs insolites. 

 

De surprise en ébahissement j’arrive enfin au dernier étage. J’y découvre plus d’une vingtaine de micro galeries. Chacune est spécialisée dans une technique particulière, huile, acrylique, aquarelle,  pastel, fusain. Quelques unes ciblent les pratiques traditionnelles de la peinture persane, mais la plupart explorent des voies variées et moins spécifiques. Ma promenade fait du stop and go, accélérant quand les toiles exposées m’indiffèrent, ralentissant quand mes yeux pétillent. Parfois je m’arrête de longues minutes pour m’imprégner des émotions qui naissent, ou laisser une toile interpeller mes sens ébahis par la maîtrise technique. De nombreuses échoppes sont spécialisées dans l’hyper réalisme, en peinture à l’huile ou plus souvent au pastel ou au noir de carbone. Les plus belles œuvres sont exposées à côté de la photo modèle, le plus souvent en noir et blanc. La quasi identité est frappante. Je m’amuse à chercher les rares détails qui permettent à un œil avisé de distinguer la photo de sa reproduction. Des cours de dessin sont organisés dans quelques galeries. Les élèves sont principalement des jeunes femmes. Chacune est attablée, focalisée sur son travail comme si le monde alentour n’existait pas. Ce monde qui est pourtant là et couvre uniformément leurs têtes de voiles sombres. Ici la fantaisie semble n’avoir pas tant droit de cité. 

Comme à chaque fois je suis content de repartir en France pour quelques jours, comme à chaque fois un peu plus riche des émotions qui me remplissent ici. 

 

12 décembre . Dans ma chambre sous les toits j’empile des cartons. Je ne désespère pas que mon expatriation se réalise un jour, bien que rien ne soit encore ni clair ni confirmé. Il me faudra alors mettre au garde meubles la plupart de ce qui m’appartient et ne garder que l’essentiel pour les 300 kg d’«effets personnels» dont le transport serait pris en charge par mon contrat. Alors je fais une pile de cartons « France » et une pile de cartons « Iran ». Pas si facile de faire des choix. Cela fera bientôt un an que je vis quasi reclus dans cette grande chambre en sous pente, adaptant mes horaires autant que faire se peut pour ne pas croiser Patricia avec laquelle les relations sont plus que froides et dont les sautes d’humeur sont imprévisibles. Une année que je ne suis plus chez moi nulle part. J’aspire à retrouver un refuge, un cocon qui me ressource. Alors la sélection de ce que prévois d’emmener ressemble à une liste à la Prévert. Des objets qui font partie de moi, des pastels dont je suis fier, des photos de mes enfants, une statue de boudha, des livres qui me sont chers, un wok, des baguettes, des coussins de sol, une natte pour faire les maki, des Dvd cultes, des CD d’anthologie, mon tapis de yoga et mon coussin de méditation, et puis bien sûr sac à dos, chaussures de marche et skis. Un vrai déménagement !  

Dans ma chambre sous les toits l’angoisse m’étreint parfois. Le sentiment d’être embarqué contre mon gré sur un bateau ivre prend le pas sur ma bonne humeur et mon appétit de la vie. J’ai l’impression de payer au prix fort le choix que j’ai finalement fait de ne plus accepter tout, de ne plus accepter ce qui me détruisait, de ne plus accepter de ne pas me respecter. Ce départ je le vis à la fois comme une déchirure et comme un pari sur l’avenir, comme une traversée de l’océan à la recherche incertaine d’un nouveau continent.

 Alors que la mise en cartons me confronte à ces objets que je veux emmener comme pour soigner la peur du vide qui s’ouvre devant moi, soigner la peur de la solitude immense, je me rappelle pourquoi mon dernier séjour était si bref : Je souhaitais être présent pour l’audience devant le juge.   

 

15 décembre . 10 heures. Je pénètre dans le tribunal. Le protocole d’entrée me renvoie à mes pérégrinations Iraniennes, avec son contrôle des sacs aux rayons X au bout d’un labyrinthe de rubans traçant des files géométriques. Ce petit look d’aéroport n’est pas suffisant pour que je me sente d’une humeur aérienne. Ma préoccupation immédiate c’est de trouver la porte 13 indiquée sur ma convocation. 13, sinistre présage ? Les couloirs sont bondés, les chaises des rares espaces de repos sont toutes occupées. Il y a ceux qui attendent en silence et ceux qui discutent, conseillent, rassurent. Je suis largement en  avance, je ne voulais pas que la pression du temps ajoute un stress supplémentaire. Je cherche des yeux mon avocat dans cette foule tendue, en priant pour ne pas me trouver nez à nez avec ma femme. Je trompe l’ennui en me remémorant les 3 mn d’argumentaire préparés avec mon avocat pour expliquer au juge pourquoi je demande le divorce. Trois minutes pour le convaincre. Le convaincre de quoi ? Qu’aveuglé par le rêve d’une jeunesse éternelle je me suis laissé promener pendant 15 ans comme un chien docile à la recherche de caresses imprévisibles, incertaines, et faussement libératrices. Pour finir dans un réflexe de survie par accepter d’engager un divorce à l’amiable à la demande de ma femme, laquelle manœuvrera pour me contraindre à engager moi-même la procédure ? Trois minutes. Je ne peux empêcher les larmes de déborder de mes paupières. Je ne sais si c’est de rage ou d’une forme de désespoir devant cette mesure de sauvegarde que j’engage contre mon gré. 

L’audience sera horrible. Mes trois minutes dureront ce que dure la chute au fond d’un puits. La confrontation sera comme un théâtre de marionnettes. J’en ressortirai assommé. L’impression d’être balloté comme une fourmi embarquée sur un cerf volant dans la tempête. Cerf volant dont Patricia tout en bas jouerait avec les fils. Mais au bout de quelques heures j’ai remonté la pente. Convoquant toujours le même mantra, celui qui me permet de vivre dans la joie malgré tout. Puisque j’ai fait du mieux que je pouvais et que rien de plus ne peut être fait à cet instant pour agir sur mon avenir, alors je profite de l’instant présent.  

 

26 décembre. J’atterris à Téhéran. Je vais passer presque 4 semaines en Iran. Pour la première fois de ma vie j’ai passé Noël chez l’un de mes enfants. Anne était là, me rappelant que tous les divorces ne se transforment pas en déchirure. Il ne manquait que Marie, émigrée australe, pour que la famille « dissociée » soit au complet. Un vrai Noël, avec 4 générations, de ma petite fille née quelques semaines auparavant, à son arrière grand-mère maternelle. Tout cela m’a mis du baume au cœur. Je suis reparti rempli de l’amour inconditionnel que mes enfants me manifestent. 

 

Fin de séjour en beauté avec une dernière balade en Harley sur les quais de Paris. Je n’ai pas  résisté  à l'envie de prendre une photo de ma belle avec la tour Eiffel en toile de fond. Comme pour dire : « Je suis prêt. Iran me revoilà ! »

 

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Commentaires: 4
  • #1

    Odile (mercredi, 21 novembre 2018 00:14)

    Toujours aussi passionnant de te lire Pascal. La fluidité de ton écriture et la simplicité dans les détails me permettre le temps de ton récit de plonger au cœur de l’univers que tu décris si bien
    Comme un feuilleton j’ai hâte d’en découvrir d’autres �
    Merci pour se partage �

  • #2

    Oniric (mercredi, 21 novembre 2018 08:59)

    J'ai adoré les photos (tu m'as compris, pas celle des chaussures)
    Continu, j'attends les dinosaures

  • #3

    IsaM (mercredi, 21 novembre 2018 09:51)

    Toujours un régal de te lire. Je confirme que les pistaches sont excellentes, merci de nous avoir fait découvrir cela lors de ta venue en France.
    Quelques coquilles : a posteriori (pas d'accent c'est du latin), à côté (avec un accent, c'est du français, LOL), au garde meubles (tu en as plusieurs), un puits (avec un s).
    Les shoes, c'est du délire !!!
    Bises et à très vite.

  • #4

    Bénédicte Fournier (vendredi, 23 novembre 2018 18:50)

    Moi aussi j'adore les shoes mais je te trouve assez désagréable avec les parisiennes ...
    J'entends encore mon marie Mariam déclarer, en me montrant ses ongles fraîchement peints "j'aime quand ça brille". Bon, il est parfois conseillé de porter des lunettes de soleil ...
    Côté fruits secs, je suis désolée de ternir ton enthousiasme mais il est très probable que quelques mites alimentaires s'invitent dans tes paquets de pistaches... Et crois-en mon expérience, ça pond dans tes placards ces bestioles et c'est vraiment la galère pour s'en débarrasser! Mieux vaut les prendre de court et engloutir sans tarder les savoureuses pistaches.
    A l'étage des peintres, si tu entres dans la dernière petite boutique, tu pourras profiter d'une vue absolument imprenable sur les minarets du Mausolée Imamzadeh Saleh.
    Bravo Pascal et merci pour ce beau récit.