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8. Balades en montagne

6 janvier.

Aujourd'hui c’est vendredi. Pas de raviolis mais du travail toute la matinée (ça devient une - mauvaise- habitude !). Rincé, après 6 jours et demi de boulot, j'ai une terrible envie de me défouler. Je ne suis pas le seul ! Alors dès midi nous sommes entassés à quatre dans un Snapp. Snapp est une application qui permet de commander un taxi sur son smartphone avec un prix convenu à l’avance, ce qui épargne les négociations sur le prix de la course, toujours difficiles quand on ne parle pas la langue du pays. Par extension c’est ainsi que nous appelons ces taxis bon marché. En général une Kia Pride, sorte de caisse à savon sans ceinture à l’arrière, sans freins, parfois presque sans chauffeur, celui-ci passant son temps à taper des SMS sur son téléphone. Lorsqu’il nous voit le chauffeur râle un peu. Il n’est pas autorisé à prendre plus de 3 passagers. Nous insistons, il capitule. Nous paierons plus que largement le prix de la course.

 

A midi et demi nous sommes à Darakeh, départ maintenant habituel de nos balades. Grand soleil. Le fond de l'air est frais (autour de 5°). Sur la montée, l’estomac dans les talons, nous décidons de tester l’un des petits restaus d’altitude qui émaillent le sentier. Il en est un sur lequel nous nous retournons à chaque passage. Lové au creux d’une boucle du torrent, ses plateformes sont exposées idéalement, offrant au gré des envies de l’ombre ou du soleil. Inutile de dire qu’avec la température hivernale nous choisissons une plateforme exposée au soleil. De taille moyenne, environ un mètre cinquante de côté, elle est recouverte d’un tapis qui donne un peu de moelleux et un semblant de chaleur. Nous enlevons nos chaussures avant de nous y assoir, en tailleur pour les plus souples, en vrac pour les autres. Premier de la classe en apprentissage du persan je renfile mes chaussures pour aller passer la commande à l’intérieur. Mes encore maigres capacités linguistiques décideront de la commande. Il n’y a que 2 plats que je parviens à déchiffrer sur le menu affiché: du poisson (mohi), et des brochettes de poulet (djoudjé kébob). Quand les plats arrivent, le serveur protège le tapis avec une nappe jetable, puis dépose à nos pieds les plats de riz et nos menus. Peu habitués à manger dans cette posture nous en mettons un peu partout, la nappe n’est pas de trop ! Nous ne parviendrons pas à finir le riz servi en abondance et, lestés par notre repas trop copieux, c’est à tout petit rythme que nous reprendrons notre balade.

 

La balade de Darakeh est agrémentée de plusieurs sites un peu particuliers qui peuvent servir de point de rebroussement. Nous ferons demi-tour à l’entrée d’un rétrécissement de la vallée qui offre une vue plongeante sur le torrent, quarante mètres plus bas. A cet endroit nous avons dû gravir environ cinq cent mètres de dénivelé, ce qui n’est pas si mal pour une balade démarrée à mi journée et interrompue par une pause déjeuner. Sur le retour, les conversations vont bon train, encouragées par l’effort moindre à la descente. Nous partageons nos expériences. Chacun de nous a un métier différent, mais nous découvrons une grande similitude de nos vécus. L’extrême gentillesse de nos partenaires …. et leur capacité hors du commun à répondre à une question en en posant dix. Leur soif insatiable d’apprendre …. et leur imagination sans bornes pour réclamer des documents et des formations qui sont hors sujet. Ainsi nous constatons tous que chaque matin nous sommes heureux de retrouver leurs sourires et leurs poignées de main chaleureuses, et que chaque soir nous avons hâte de leur tourner le dos, de fuir leurs sollicitations incessantes.

Lorsque nous repassons devant le restaurant où nous avons déjeuné, nous avons une hésitation. L’envie de prendre un thé nous chatouille. C’est alors que deux Iraniennes nous abordent. Nous connaissons l’une d’elles avec laquelle Gilbert et moi avions déjà eu l’occasion de discuter lors d’une promenade précédente. Pas très grande, un peu ronde et coiffée d'un bonnet clair, elle est aisément reconnaissable tant elle tranche avec le look type des femmes Iraniennes souvent élancées, et habillées de teintes plutôt sombres. Dès qu’elle nous a aperçus elle s’est avancée vers nous main en avant, à l’occidentale. Voyant nos airs ahuris elle nous explique « vous êtes des occidentaux, vous serrer la main n’est pas formellement interdit, afin de ne pas être impolis avec vous ». Elles nous offriront le thé. Nous ferons quelques photos de groupe. Nous ferons de notre mieux pour échanger, mais, freinée notamment par une maîtrise très de l’anglais, la conversation ne dépassera jamais le stade des banalités. La politique et la religion, qui sont presque toujours au menu de nos conversations avec les Iraniens, resteront hors champ.

 

Lorsque nous quittons le restaurant le froid du soir commence à pincer. La nuit enveloppe de son voile de froidure la fin de notre marche. C’est peut-être ce qui nous pousse à pénétrer dans une boutique installée dans une maison traditionnelle en pisé. On y pénètre en descendant deux marches, le plafond est bas, l’éclairage dispersé. Alors que nous exécutons un ballet anémique et désordonné entre les objets d’artisanat local, le propriétaire des lieux nous entreprend. Il est assis derrière une table recouverte d’une étoffe épaisse. Il nous invite à l’y rejoindre. Lorsque nous glissons nos pieds frigorifiés sous l’étoffe, ils y découvrent une douce chaleur. Un brasero est dissimulé sous la table. Nous resterons près d’une heure à jouir de la chaleur douce sur nos jambes, tout en gardant nos bonnets enfoncés jusqu’aux sourcils. Une heure à écouter ce vieil homme, peut-être 70 ans, nous raconter un peu de sa vie. Il nous dit avoir été longtemps émigré aux Etats Unis avant de revenir en Iran. Il est intarissable sur son pays. Nous l’écoutons nous instruire sur les rites et les croyances zoroastriens, et philosopher sur la religion, l'argent et la nature nourricière, fustiger la jeunesse qui ne respecte plus rien. Lorsque nous le quittons, nous avons encore un peu enrichi notre incompréhension de ce que peut-être la mentalité Iranienne.

Bilan de notre week-end parenthèse de 5h : la montagne est toujours aussi belle, les Iraniens toujours aussi accueillants et chaleureux, j'ai pris un super bol d'air et d'optimisme. Prêt à repartir pour une semaine de boulot !

 

9 janvier.

Grosse galère. Mon fournisseur de VPN fait des modifications qui nécessitent de télécharger une mise à jour. Après une semaine d'essais infructueux, j'arrive à la date limite. Sauf miracle, à partir de demain et jusqu'à mon retour en France pour quelques jours fin janvier, je ne serais probalement plus capable d'émettre ni de vous lire sur Facebook ! Vous allez me manquer. Bises à tous, à très bientôt j'espère (en Février !).

 

13 janvier.

Fin du stress : je suis enfin parvenu à mettre mon vpn à jour. Bientôt des nouvelles  !

 

Jeudi 19 janvier.

Mon week end commence aujourd’hui. Pas que la compagnie ait soudain décidé de nous donner deux jours de week end mais vendredi matin je pars en mission en France avec huit Iraniens. Donc en fait mon week end commence et fini aujourd’hui Jeudi. Je ne suis pas super motivé par cette mission destinée à former les équipes de notre partenaire. Huit personnes pour trois programmes différents à conduire en parallèle. Je sens déjà la super galère avant même d’y être. Alors j’ai besoin d’un bon remontant avant le départ. Pour changer, je retourne à Darakeh ! Avec une petite variante. Pour la première fois c’est avec un Iranien, Rahim, que je pars en montagne. Fraîchement embauché, ravi de découvrir que je partageais son amour de la randonnée, il m’a invité à marcher avec lui. Avec lui et son ami Ali avec qui nous avons rendez-vous à six heures du matin au départ de la balade de Darakeh. Objectif de ce lever matinal : prendre le petit déjeuner au refuge. Le froid est vif mais la marche nous met rapidement à une température confortable d’autant que nous montons à bon rythme. Pas assez cependant pour Ali que ses grandes jambes propulsent toujours bien en avant de nous, si bien qu’il finit par nous laisser derrière. D’autant qu’avec la neige qui recouvre le chemin Rahim et moi prêtons une grande attention à sécuriser nos pas afin de ne pas finir le cul par terre. Rendez-vous au refuge.

 

C’est bien comme cela. Rahim est encore un peu plus petit que moi, nos pas s’accordent. Nous marchons côte à côte dès que la largeur du sentier le permet. Nous faisons connaissance. Jusque là nous n’avions ouvert à l’autre que notre passé professionnel. La montée de Darakeh se prête aux confidences. Souvent encaissée et tortueuse, elle isole les groupes de randonneurs les uns des autres. Rahim m’apprend qu’il a rejoint la co-entreprise pour quitter Kashan où il travaillait depuis deux ans. Kashan, située à deux heures et demi de Téhéran, aux portes du désert, est connue pour être une ville très religieuse. Très religieuse, c’est-à-dire exerçant une forte pression sur le respect des rites et du code islamique. Son épouse semble-t-il ne supportait pas cette pression omniprésente si bien qu’il avait dû renoncer au poste de directeur de production qu’il tenait là-bas pour revenir sur Téhéran. Après que j’aie résumé à Rahim les désastres de ma vie conjugale, il m’apprend qu’en Iran le divorce est possible, même à la demande de l’épouse, à condition que cela soit prévu dans le contrat de mariage. Pas vachement cool de faire un contrat de divorce pour son mariage mais puisque cela offre aux femmes Iraniennes la possibilité de reprendre en main leur destin dans cette société régie par la charia, ce n’est peut-être qu’un moindre mal. Accessoirement un tel dispositif m’aurait probablement épargné la procédure calamiteuse dans laquelle je suis engagé. De confidence en confidence, nous arriverons au refuge un peu avant huit heures après environ sept cent mètres de dénivelé. En pénétrant dans la salle commune, je comprends d'où viennent tous ces gens qui descendent quand nous montons habituellement vers 10/11h : le petit déjeuner au refuge est un must, la salle est si bondée que nous peinons à trouver trois places assises, alors qu’en fin de matinée on a l’embarras du choix. Rahim commandera omelettes à la tomate et ragouts de lentilles, deux des trois plats typiques du petit déjeuner Iranien. Le troisième, le kalé potché n’est pas servi en refuge. Il s’agit d’un ragout de pieds et de tête de mouton ! Repus, dès neuf heures nous prendrons le chemin du retour. Vous allez dire que je radote mais les Iraniens sont vraiment un peuple à part. Au cours de la descente je croise une armoire à glace d'un mètre quatre vingt dix, barbe fournie, teint mat. L’allure du type qui pourrait d’un revers de main m’envoyer valdinguer dans le torrent dix mètres en contrebas. Le type m'arrête. Il me dit quelques mots en persan, me retourne la main et y met 3 petits cailloux colorés. Je n'y comprends rien. Rahim qui me rejoint reçoit le même traitement. Lui il comprend : ce ne sont pas des cailloux mais des petits bonbons de chocolat. Le type nous a juste fait un petit cadeau en passant.

 

Je serai de retour à l’hôtel avant midi. L’après midi je finirai de préparer la mission. Nous décollons demain à 7 heures. Je sais déjà que j'aurais hâte de revenir ici. 

 

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Commentaires: 2
  • #1

    IsaM (lundi, 04 février 2019 09:28)

    Super lecture comme d'hab. Les petites coquilles trouvées en route :
    - l'un des petits restaus (s)
    - de taille moyenne... de côté (accent)
    - le riz servi
    - l'une d'elles (elles sont plusieurs)
    - le propriétaire est assis
    - 13 janvier bientôt
    - mon week-end finit
    - si bien qu'il finit
    - de ne pas finir
    - Kashan est connue
    - après que j'aie
    - on a l'embarras
    - le kalé potché n'est pas servi
    - 3 petits cailloux

  • #2

    Oniric (mercredi, 27 février 2019 08:26)

    Grace à ton style de narration, je viens de me faire une virée dans les montagnes Iranienne. Je serais preneur de plus de description de tes marches
    Par contre, j'aurai du mal à manger pieds nus avec vous. Quand je transpire je refoule un peu des pieds
    Je vois que notre charmante Isa est fidéle et en plus très réactive