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9. Parenthèse Française

26 janvier.

Je suis en France, dans l’est, depuis le 20 janvier. Il fait un froid de bœufs, entre moins 10 et moins 5 au mieux de la journée. Si bien que du matin au soir nous avons le bonnet enfoncé jusqu’aux sourcils car le chauffage des ateliers n’arrive pas à faire face au froid. Quand je suis frigorifié, la troupe qui m’accompagne est congelée, peu habituée à ce froid humide et poisseux qui s’insinue comme un viol dans le cocon de 3 couches de vêtements que nous enfilons chaque jour. Nous arrivons dans la nuit, nous partons à la nuit. Une nuit cotonneuse, étouffée par l’humidité ambiante. Bref, ce qu’il me reste de bonne humeur est tapie tout au fond de moi, respirant tout doucement, par petites goulées, terrorisé à l’idée d’être découvert par cet environnement délétère, et sacrifié sans ménagement.

Avec mes trois programmes de formation simultanés, il ne se passe pas un jour sans qu’il faille réviser, modifier, annuler, reprogrammer. Et comme si ce n’était pas suffisamment pénible comme ça, mes Iraniens me fatiguent du matin au soir avec des demandes qui ne sont pas dans le programme et qu’il me faut négocier au coup par coup avec l’usine. En prime, avec ma bonne éducation de petit français qui finit son assiette et respecte la nourriture (vous savez, ce vieux couplet « pendant la guerre …. »), ils m’infligent une torture bi-quotidienne au moment des repas. Malgré un rappel systématique des consignes, ils ne respectent jamais le plateau repas type, se servent à foison et, n’étant généralement pas content de la nourriture, en laissent la moitié. Le soir à l’hôtel ce n’est pas mieux, la viande ou le poisson ne sont jamais assez cuits à leur goût. Moi qui aime tant notre cuisine, et suis toujours curieux de celle des autres pays, je suis écœuré. La seule chose qui plaît à la plupart d’entre eux, c’est de pouvoir boire de la bière et du vin. A tel point qu’un soir où nous irons visiter un village fortifié typique de cette région de l’Alsace, nous perdrons plusieurs d’entre eux, partis en quête de bière.

Je ne m’attendais pas à une partie de plaisir pour cette mission, mais je n’imaginais pas que même les moments de détente finiraient par me peser. Cela m’interpelle. Mes collègues Iraniens ne se déparent pourtant pas de leur constante amabilité, ils font souvent des efforts pour me faciliter la tâche, ils sont plutôt assidus et sérieux dans l’exécution du programme. Je crois que ce qui m’est finalement difficile à supporter au jour le jour, c’est de devoir faire le tampon entre leur absence quasi totale d’autocensure dans leurs demandes ou leurs comportements, et les exigences de notre culture Française plus policée et tempérée. Je m’inquiète de l’image que nous allons laisser dans cette usine et j’ai peur d’être moi-même assimilé à ces comportements que je réprouve. Chaque jour m’est souffrance.

 

29 janvier.

Intermède Vosgien : Ce week-end, mes Iraniens ayant décidé d'aller visiter Paris, moi j'ai fait appel à un ami, Daniel. Paris je connais bien et mon sens du devoir a atteint son niveau de débordement. J’ai besoin de temps pour moi, pour respirer, pour me poser. D'hôtel en hôtel, d'avion en départs en voiture à 5h30 du matin, après des semaines de balottements ininterrompus, des week-end passés surtout à travailler, et la pression constante dans ma mission de guide de luxe, la fatigue commençait à m'attaquer sérieusement et la mine et le moral. Daniel, c’est un ami qui fut un collaborateur pendant une dizaine d’années. De ces collaborateurs partenaires qui savent à la fois résister à tes lubies de hiérarchique, et t’emboiter le pas avec énergie et détermination quand il le faut. De ces collaborateurs qui ont la force morale pour ne pas se laisser bouffer par le système. De ceux qui savent jusqu’où ils ne veulent pas aller, et s’y tiennent.

Dans son costume de cadre en marge du cadre, Daniel cachait déjà le berger auquel je vais rendre visite. Originaire du Sud, il gardait un solide accent du terroir, et montrait une résistance à toute épreuve aux canons de la civilité policée, telle que pratiquée dans un groupe industriel international. Berger. C’est un peu cela qu’il est devenu Daniel, qui a acheté une ferme dans les Vosges, avec son épouse Françoise, pour y élever des chèvres angora. Il m’avait très tôt informé de son projet, et j’en suivais l’avancement avec gourmandise. Il a quitté l’entreprise un peu plus d’un an auparavant, et je lui ai rendu une brève visite l’été dernier. J’ai hâte de voir comment ils ont avancé dans l’aménagement de la ferme et de ses dépendances.

 

Une heure trente de voiture depuis Mulhouse et j'arrivais à Cornimont. Je laisse mes souvenirs de l’été me guider dans la traversée du village, interminable succession de maisons souvent grises et toujours dépareillées. Deux cent mètres après la dernière maison, je prends sur la droite une petite route vaguement goudronnée. La ferme domine le village de quelques centaines de mètres. C’est assez pour se sentir au bout du monde, même si on voit de nombreuses maisons et granges sur le versant d’en face. Daniel a installé ses premières chèvres, une grosse vingtaine, quelques mois auparavant. Pas des chèvres pour faire du lait. Non, des petites chèvres blanches qui produisent du mohair. De quoi tricoter ce qui se fait de plus chaud en pulls et en chaussettes. Ces chèvres sont adorablement curieuses et espiègles. Elles bêlent dès elles nous entendent venir, se tournant toutes vers la porte qui s’ouvre. Elles recherchent le contact et les caresses. Lorsque Daniel pénètre dans l’enclos, elles sont plusieurs à venir à sa rencontre, à le sentir, à chercher sa main, voire à se dresser contre lui.

 

A cette saison, les soins des chèvres sont limités à la distribution des 3 repas quotidiens. Ainsi mes hôtes sont très disponibles, ce qui leur permet de me faire découvrir les Vosges en hiver et c’est envoutant. Tout est blanc, les champs, les arbres qui ploient sous le poids de la neige, les marais, souvent gelés. Lors d’une promenade, nous ferons le tour d’un lac qui disparaît sous la neige qui brille sous les rayons rasants du soleil de l’après midi. Nous croiserons quelques pistes de fond sans jamais avoir l’impression d’être tout proches d’une station de ski, La Bresse, tellement les promeneurs sont rares dans ces grands espaces.

Qu’il était bon ce vrai week-end : deux jours dans une ferme accrochée à la Montagne, le silence feutré de la neige, pas de boulot à part un ou deux mails urgents (les Iraniens travaillent !), un vrai lit ailleurs que dans une chambre d'hôtel, un accueil chaleureux, une cuisine de rêve, du vin !, la chaleur de l'amitié et des balades dans la neige. En plus de tous les bonheurs qui ont émaillé ce week-end, j'ai aussi eu le plaisir d'être leur premier client : je suis reparti avec une paire de chaussettes en Mohair - royal avec les températures qu'il fait en ce moment ! Me voilà regonflé à bloc, bien décidé à revenir.

 

Quand je serai au bout du long tunnel d'incertitudes dans lequel je suis entré il y a maintenant plus d'un an, quand j'aurai pu ancrer de nouvelles racines, je me rappellerai ce que je dois à mes enfants et mes amis qui me soutiennent et m'encouragent. Je sais maintenant où est le vrai. 

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Commentaires: 2
  • #1

    IsaM (samedi, 02 mars 2019 22:10)

    ça donne envie d'aller voir tes potes et moi qui tricote, le mohair je connais bien !!!
    Quelques coquilles relevées :
    - humeur est tapie
    - petites goulées
    - qui finit son assiette
    - ils m'infligent
    - elles bêlent dès qu'elles nous entendent
    - L'hiver, (virgule)
    - de me faire découvrir
    - je suis reparti
    - quand je serai
    - quand j'aurai

  • #2

    Oniric (samedi, 09 mars 2019 08:23)

    Qu'on se trompe pas, ce n'est pas de la curiosité mal placée, pour ce WE Vosgiens, chez tes amis, j'aurai bien aimé que tu nous en fasses une plus ample description, pour imaginer.
    Isa, tu m'apprendras à tricoter le mohair?